Acte I

Une pandémie sévit dans un royaume insouciant et éthérisé par la fièvre de la possession, et dont le gouvernement semble dépassé par l’ampleur.

Les disciples d’Hippocrate d’une province fort reculée, alertés des barricades sur la route de la soie, lancent un appel aux offrandes de parures immunitaires. Ils prennent soin de les consigner dans de grands registres, escomptant bien ne pas y avoir recours.

 

Acte II

Depuis le début du couvre-feu décrété par la royauté, les humbles sujets s’adonnaient aux plaisirs de l’argile et des pinceaux, aux échecs et jeux de go, aux leçons d’algorithmes et de taille des rosiers aux ciseaux, aux menus travaux et au tri des tableaux… – tout en se conformant (peu ou prou, avouons-le d’emblée) à l’écart courtois et aux innombrables ablutions prescrites.

Le fléau se profilant, certains parmi eux délaissent la bagatelle pour la confection de masques quand d’autres esquissent un modèle de souquenille dont on dit que carabins, mires, apothicaires et garde-malades seront rapidement dénués.

 

Acte III

L’Hostel Dieu, ayant jusqu’à ce moment fatal idôlatré les sirènes du Périssable, s’avise de ces faits d’armes et crie haut et fort ses cruels besoins. Une escouade de couseurszécouseuses se met alors à l’oeuvre, enflant de hameaux en bourgades au son des cors et des trompettes . Moins d’une lune plus tard, la faculté se voit remettre un trésor de milliers de cache-poussière pour les escadrilles de soin prioritaires.

 

 

A l’heure où nous écrivons ces lignes et pour des raisons indépendantes de la volonté de ses auteurs, cette pièce ne pourra être jouée avant l’automne. Mais le moral reste bon et les réservations ouvertes.

Un peu de poésie, ça ne peut pas faire de mal !

Le soleil était encore loin de se coucher quand j’ai commencé à écrire ce billet. Je pensais alors que notre journée pour les Blouses était presque terminée, me laissant la curieuse impression d’avoir oublié quelque chose.

Et pourtant, non… Martin avait rapporté sa tournée du matin que Viviane, Nadine, Muriel, Joëlle, Nathalie, Mahé et moi avons triées et inspectées sous leurs moindres coutures !

Nous n’étions pas peu fières de voir des blouses aux encolures joliment travaillées, aux finitions soignées, parfois même lavées et repassées. Et nous avons aussi été soulagées et reconnaissantes de réaliser que nous aurions beaucoup moins de retouches à nous partager aujourd’hui. Bravo et merci… Vraiment.

Lauriane, responsable logistique et achats, est venue chercher la troisième fournée, 600 sur-blouses en paquets de 10 qui ont prestement envahi la voiture du CHAL et qui, une fois… lavées et repassées, seront enfin portées ! Nous avons déjà reçu quelques trop rares photos de soignants ainsi parés – mais pas sûr qu’appareils photo ou portables fassent partie de la panoplie autorisée des unités de soin sensibles. Nous les mettrons en ligne rapidos, c’est quand même l’illustration tangible et presque palapble de ce pour quoi nous avons touteszétous oeuvré.

Et bien pourtant, oui… Manquaient encore les colonnes de chiffres, additions et soustractions, histoire de mesurer le chemin déjà parcouru et de pouvoir vous en rendre compte.

Mais toute cette tension vient de s’évanouir – fichtre, 89 minutes déjà – en contemplant, arrivant de l’Ouest, une farandole incroyable de satellites, suivie d’une deuxième quelques secondes plus tard. En rang d’oignons impeccable, silencieux, mystérieux… ils se sont évanouis le zénith à peine franchi, comme s’ils disparaissaient dans un trou noir. A moins qu’ils ne soient passés du côté des forces obscures ? Plus prosaïquement, c’est le passage dans l’ombre de la terre qui a éteint leur albédo… leur albékøå ? Eh oui ça en jette toujours un petit mot pareil anodinement semé par-ci par-là. Bon allez c’est vendredi, alors en voici une définition : “Rapport entre la quantité de lumière que reçoit un corps et celle qu’il réfléchit ou diffuse”.

Poésie quand tu nous tient !

Tout à l’heure, allumant la bouilloire pour me préparer une tisane de graines de fenouil et d’anis pillées dans le mortier (j’adore !), j’ai jeté un oeil distrait par la fenêtre. Un astre brillait vers l’Ouest, légèrement au Nord. Vénus, ce ne pouvait être qu’elle, brillante et fidèle. J’ai tout d’abord joint pouces et index et regardé à travers le tout petit espace formé. C’est un truc de myope que m’avait appris mon père : de la sorte on peut voir net sans culs de bouteille mais aussi vérifier que l’étoile est bien une planète, apparaissant alors comme un cercle lumineux bien net et non une source lumineuse instable. J’ai alors sorti la lunette et contemplé l’astre dans sa tranquille beauté et son extrême solitude.

Quel luxe, ce temps soudain libéré ! Nous avons hier après-midi – qui me semble déjà si loin – livré à l’hôpital les premières blouses et reçu un deuxième lot de tissu, concrétisation incontestable du défi que Viviane et moi avons lancé voici à peine 15 jours. Bon… tout aussi incontestable, est le pain qu’il nous reste sur la planche, planche de salut, salut bien bas, des bas et des haut, haut comme le ciel, ciel plein d’étoiles…

Il est temps de vous laisser rêver dans les bras de Morphée mais pas sans vous avoir partagé les tous derniers mots du dernier livre de Roald Dahl, Les Minuscules : “Ayez bien les yeux ouverts sur le monde entier, car les plus grands secrets se trouvent aux endroits les plus inattendus. Ceux qui ne croient pas à la magie ne les connaîtront jamais”.

Ah, l’époque …

Je sais bien que le temps est une notion relative. Enfant, chaque jour durait une année et était pour moi la promesse d’une découverte. La lecture est de celles qui m’a le plus emplie, au propre comme au figuré. Je ressentais physiquement la jubilation d’être initiée à cette incroyable magie des lettres s’unissant pour former, de syllabes en mots puis en phrases, autant d’histoires. Une fois passées les nausées en voiture avec notre grand-père – qui fumait ses Gauloises sans filtre tout en nous conduisant de Basse-Bretagne en Normandie -, Le Club des Cinq, Fantômette, Le Clan des Sept et Les Soeurs Parker m’ont, au fil des étés, d’autant plus transportée que j’avais la certitude jouissive de ne pas être interrompue dans ma lecture par la fin de cet interminable voyage sur les routes de l’époque.

Adulte, le temps a commencé à s’accélérer. La fatigue des nuits entrecoupées pour allaiter où consoler d’un cauchemar l’un de mes quatre enfants était estompée par la joie de pouvoir leur conter des histoires avant que les aînés ne me prennent eux-mêmes le livre des mains pour le lire aux plus jeunes. Ce plaisir était décuplé par l’impertinence, la liberté du trait et la poésie du quotidien qu’Antonin Louchard – Tom peint des pommes -, Véronique Massenot et Isabelle Carly – Milos (Y a un os !) -, Gilles Baraqué et Gaëtan Dorémus – Histoire à toutes les sauces -, Zep – Le guide du zizi sexuel – et tant d’autres y insufflaient, dépoussiérant drôlement l’univers propret et souvent moralisateur des livres pour enfants de l’époque.

Depuis mi-avril, c’est une autre histoire. Les jours n’en forment plus qu’un. Comme un pont reliant deux rives et sur lequel les rêves logistiques ne sont que le prolongement de la réalité de la largeur du tissu, de l’impatience des personnes prêtes à en (dé)coudre… à moins que ce ne soit l’inverse. Relever de ce défi insensé, dans l’urgence et en plein confinement, a clairement obscurci mes frontières temporelles, m’entraînant dans la spirale d’une nouvelle époque.

Alors, histoire de me raccrocher à quelque chose, j’en ai cherché la définition dans le dictionnaire, ce concentré d’univers : “Epoque, subst. fém. : instant déterminé, point fixe dans le temps et servant de point de repère”. De repères, justement, je n’en avais plus qu’un, ténu : celui de mes compagnons de confinement et en télétravail. L’autre jour en plein jour, voyant Matthieu mon homme appliqué à chasser les poules du carré à peine semé et Elvire la benjamine de notre tribu en train de nous préparer un soufflé au fromage, j’ai compris que nous étions déjà samedi alors que dimanche venait à peine de s’achever.

Cela m’a fait penser à Raymond Devos, allez savoir pourquoi !?! J’ai repris son livre Matière à rire, dont je vous livre cet extrait choisi :

Tout va trop vite

Vous avez remarqué comme les gens marchent vite dans la rue ?…
Il y a quelques jours,
je rencontre un monsieur que je connaissais,
je vais pour lui serrer la main,
le temps de faire le geste…
il était passé !
Eh bien j’ai serré la main à un autre monsieur
qui, lui, tendait la sienne à un ami
qui était déjà passé depuis dix minutes.

 

Chut(e) …

C’était un week-end pascal comme les autres. Ou presque. Assurément, le confinement allait le teinter d’une couleur particulière, un soupçon de légèreté en moins. Une fois le deuxième lot de tissu parti chez les “coupeuses” samedi après-midi, nous avions toutes projeté de nous accorder une pause, de retrouver avec les nôtres le plaisir d’un repas qui se prolonge délicieusement, ou de préparer des semis sous un châssis bricolé avec deux vieilles lucarnes rapportées de Bretagne.

C’était sans compter quelques imprévus, malgré l’extrême soin apporté à la préparation de cette dernière phase. Bon… ‘ faut dire aussi que nous grimpions sur une échelle onirique, laquelle déployait plus du quintuple de barreaux que celle du défi que Viviane et moi avions lancé.

Pause donc …

Dimanche matin, m’attardant sur quelques articles de fond d’un grand quotidien, je suis tombée non de l’échelle mais sur la citation d’un psaume (90-12) dont voici un verset : “Enseigne-nous à bien compter nos jours, afin que nous appliquions notre coeur à la sagesse.”

Mais oui bien sûr, me-je suis dit (ne vous parlez-vous jamais, au point de parfois sursauter au murmure de votre propre voix ?), oui, grimpe à l’échelle… enfin… prends un peu de hauteur, une séance de Tai Qi te ferait le plus grand bien.

C’est alors, dans cette infime vague entre inspire et expire, que le coucou a coucoulé pour la première fois cette année.

Eté 2018, près des rives du lac d’Annecy – @Francis Berthault

 

Je me suis endormie avec le Haïku d’hier soir en tête et dans la nuit, de fil en aiguille (!), j’ai enchaîné les opérations. 15 mètres en 30 secondes. 15 mètres en 30 secondes ?! C’est donc (si je ne me trompe…) 0,5 m/s. Quand on pense que des masques (très originaux) envoyé par une jeune femme ont mis 15 jours pour parcourir 32 kilomètres, soit (32 x 1000 =) 32 000 mètres en (15 x 24 x 3 600 =) 1 296 000 secondes, c’est à dire 0,025 m/s, on mesure très concrètement les conséquences les plus légères du confinement. Je me moque mais salue l’engagement les postiers et facteurs qui font partie des personnes exposées.

Demain, c’est la remise des premières 700 blouses au CHAL, l’arrivée tant attendue de la deuxième livraison de tissu, la découpe des pièces et de l’élastique, la préparation des lots en fonction des groupes – qui commenceront donc à être livrés à partir de vendredi -, et … tout le reste.

Mais c’est surtout l’anniversaire de Viviane !

Viviane carbure à 100 à l’heure et 19 de tension, est très créative, a un coeur en or, raffole des salades improvisées, des balades dans les Voirons avec le chien Willy, et du chocolat accompagné d’un verre des “Chemins de Traverse” (Domaine de la Baronne où une de nos amies, hydrogéologue de formation et oenologue de coeur et son mari, médecin-vigneron font du vin en biodynamie). Bon, c’est un portrait à peine ourlé mais n’empêche, elle a aussi un sens aigu du détail et de la représentation dans l’espace. Le patron d’une efficacité redoutable sur lequel vous planchez ou plancherez, c’est elle qui l’a conçu !

 

Ouf !

Petite pause ce soir, tout est prêt, seul le tissu se fait attendre. J’ai enfin pu me laver les cheveux après 15 jours la tête sous l’eau (ce qui est un comble vous en conviendrez) et je m’accorde ces précieuses minutes de rab pour écrire la première de ce qui deviendra peut-être une chronique dans cet “intervalle de suspension de notre quotidien” (Paolo Giordano, Le Monde, 24 mars 2020). Fi des (tableaux croisés dynamiques + mètres linéaires) x (largeur de la laize / nombre de blouses) + enthousiasme soulevé – dépit de la garde à vue du tissu à la frontière …

Connaissez-vous Seream, “contrebandier poétique des frontières magnétiques” ? Vivant au pied du Môle, il est depuis bientôt un an résident de la Saskatchewan, lointaine province des automnes indiens.

Peut-être vous livrerai-je quelques-unes de ses perles de temps à autre. Peut-être changerai-je aussi parfois d’auteur et d’arc-en-ciel. Passons aux choses (peu) sérieuses, en voici une, un “haïku d’avant muguet” :

Le moineau prend

Trois secondes du chêne au laurier

Quinze secondes