Ah, l’époque …

Je sais bien que le temps est une notion relative. Enfant, chaque jour durait une année et était pour moi la promesse d’une découverte. La lecture est de celles qui m’a le plus emplie, au propre comme au figuré. Je ressentais physiquement la jubilation d’être initiée à cette incroyable magie des lettres s’unissant pour former, de syllabes en mots puis en phrases, autant d’histoires. Une fois passées les nausées en voiture avec notre grand-père – qui fumait ses Gauloises sans filtre tout en nous conduisant de Basse-Bretagne en Normandie -, Le Club des Cinq, Fantômette, Le Clan des Sept et Les Soeurs Parker m’ont, au fil des étés, d’autant plus transportée que j’avais la certitude jouissive de ne pas être interrompue dans ma lecture par la fin de cet interminable voyage sur les routes de l’époque.

Adulte, le temps a commencé à s’accélérer. La fatigue des nuits entrecoupées pour allaiter où consoler d’un cauchemar l’un de mes quatre enfants était estompée par la joie de pouvoir leur conter des histoires avant que les aînés ne me prennent eux-mêmes le livre des mains pour le lire aux plus jeunes. Ce plaisir était décuplé par l’impertinence, la liberté du trait et la poésie du quotidien qu’Antonin Louchard – Tom peint des pommes -, Véronique Massenot et Isabelle Carly – Milos (Y a un os !) -, Gilles Baraqué et Gaëtan Dorémus – Histoire à toutes les sauces -, Zep – Le guide du zizi sexuel – et tant d’autres y insufflaient, dépoussiérant drôlement l’univers propret et souvent moralisateur des livres pour enfants de l’époque.

Depuis mi-avril, c’est une autre histoire. Les jours n’en forment plus qu’un. Comme un pont reliant deux rives et sur lequel les rêves logistiques ne sont que le prolongement de la réalité de la largeur du tissu, de l’impatience des personnes prêtes à en (dé)coudre… à moins que ce ne soit l’inverse. Relever de ce défi insensé, dans l’urgence et en plein confinement, a clairement obscurci mes frontières temporelles, m’entraînant dans la spirale d’une nouvelle époque.

Alors, histoire de me raccrocher à quelque chose, j’en ai cherché la définition dans le dictionnaire, ce concentré d’univers : “Epoque, subst. fém. : instant déterminé, point fixe dans le temps et servant de point de repère”. De repères, justement, je n’en avais plus qu’un, ténu : celui de mes compagnons de confinement et en télétravail. L’autre jour en plein jour, voyant Matthieu mon homme appliqué à chasser les poules du carré à peine semé et Elvire la benjamine de notre tribu en train de nous préparer un soufflé au fromage, j’ai compris que nous étions déjà samedi alors que dimanche venait à peine de s’achever.

Cela m’a fait penser à Raymond Devos, allez savoir pourquoi !?! J’ai repris son livre Matière à rire, dont je vous livre cet extrait choisi :

Tout va trop vite

Vous avez remarqué comme les gens marchent vite dans la rue ?…
Il y a quelques jours,
je rencontre un monsieur que je connaissais,
je vais pour lui serrer la main,
le temps de faire le geste…
il était passé !
Eh bien j’ai serré la main à un autre monsieur
qui, lui, tendait la sienne à un ami
qui était déjà passé depuis dix minutes.